06.11.2009

Vivre autrement

 

Canada.jpgAh, il faudrait pouvoir vivre autrement pour retrouver ou plutôt « trouver » enfin sa liberté… Revenir à l’authentique, tourner le dos au monde moderne avec ses machines, ses techniques et ses gadgets. Cela semble compliqué à mettre en œuvre alors qu’en fait, c’est tout simple. Nos bonnes âmes en ricanent car c’est tout bêtement ce qu’ils appellent « le retour à la bougie » avec une pincée de mépris dans la voix… Pour cela, il faudrait dénicher un hameau abandonné en haut d’une colline ou dans une clairière discrète et assez loin d’une ville. Peut-être abandonné depuis un demi-siècle ou plus. Les pierres des murs écroulés pourraient servir à remonter les murs d’une première maison. Les arbres de la forêt fourniraient les poutres de la charpente. Tuiles ou lauzes pourraient être récupérées alentour. Portes et fenêtres bricolées et mises en place, on pourrait disposer pour un coût réduit d’une tanière un peu rustique. Il faudrait impérativement disposer d’une source ou d’un puits et de quelques ares ou hectares de terre à défricher. En s’armant de courage, on aurait tous les atouts en main pour réussir le fameux retour à la terre. Et si l’on voulait vraiment être tranquille, on pourrait aller jusqu’à ne pas déclarer son installation aux autorités. Mais là, on entrerait dans la clandestinité, dans l’illégalité... Tolérée pour certains et strictement interdite pour d’autres….

Mais sera-t-on capable de supporter de vivre sans voiture, ni électricité, ni gaz, ni téléphone ? Se chauffer au bois, s’éclairer à la bougie ou à la lampe à pétrole et faire ses besoins dans « la cabane au fond du jardin » ? On pourrait faire quelques concessions à une modernité intelligente comme se doter de panneaux et de chauffe-eau solaires pour un semblant de confort, d’une éolienne pour s’épargner les corvées d’eau, d’un motoculteur et d’un tracteur pour les travaux agricoles. A moins que l’on tienne à revenir au cheval et à la charrette pour se libérer des contraintes du pétrole. Il serait indispensable de pratiquer de petits élevages, poules, lapins, moutons, chèvres et pourquoi pas une ou deux petites vaches de race jersiaise. Ah, ce serait l’autarcie… J’y pense souvent… Et puis j’oublie…

En effet, les facilités procurées par le confort moderne se paient au prix de l’esclavage, des taxes et de la sujétion intellectuelle alors que la liberté totale ramène à la sauvagerie et à des conditions de vie précaire. Un vrai dilemme. Quand on a été habitué dès le plus jeune âge à semblable cocon protecteur, peut-on vraiment supporter une vie sans radio, sans télé, sans salle de bains… J’en doute, d’autant plus qu’on serait en butte à l’hostilité des voisins qui ne comprendraient pas forcément la démarche. Et puis, tout élevage signifie soins permanents aux animaux et fin des sacro-saintes « vacances ». Alors, comme tout le monde, on en reste au rêve, à la simple nostalgie de la vie d’autrefois qui ne devait pas être si facile. Avec quatre générations d’ancêtres citadins derrière moi, je ferais certainement un bien piètre paysan n’ayant aucune connaissance dans ce domaine.

Mais il y a d’autres moyens pour tenter de passer entre les mailles du filet… La vie dans un mobile-home par exemple. En fait, c’est le plus mauvais exemple. L’utilisation de ces grosses caravanes mal isolées est terriblement réglementée en France. Interdiction d’y séjourner toute l’année (certains chômeurs ou marginaux se passent d’autorisation) et de l’implanter n’importe où. En bordure de mer, les municipalités leur font de plus en plus la chasse. Ils sont encore tolérés sur certains terrains de loisirs, mais à condition de les déplacer l’hiver. Quand on sait le prix de l’opération, on comprend que les propriétaires, gens presque toujours de revenus modestes, se retrouvent en infraction. Il ne reste que la possibilité de louer une parcelle, généralement minuscule, dans un terrain de camping spécialisé. Solution bâtarde et sans grand intérêt. Occupation à temps partiel, promiscuité dans un lieu concentrationnaire qui ne me semble en rien synonyme de liberté. Sans oublier que le propriétaire des lieux a le droit de vous obliger à déplacer ou à renouveler votre matériel quand bon lui semble. Fausse bonne idée.

Reste la vie vraiment nomade, à bord d’un camping-car, d’un bateau ou d’un house-boat. A première vue, cela paraît plein de charme. Certains retraités passent ainsi 6 à 8 mois par an au Sud du Maroc ou même sur la côte sénégalaise. D’autres écument les Antilles ou la Polynésie. On peut même sérieusement envisager de rompre totalement les amarres et de faire ainsi la nique au percepteur et aux taxmen en tous genres. Mais c’est un genre de vie très particulier qui ne plaira sans doute pas forcément à tout le monde. Avec les maisons sur roues, on est tributaire des campings ou des aires de stationnement rarement bien placées et avec les bateaux, des escales dans les ports fluviaux ou maritimes avec risques de vol ou de vandalisme, sans oublier le racket des droits à payer et les accueils plus ou moins hospitaliers… Rien n’est simple…

Dans son livre « Les yeux en face des trous » le regretté Vincenot ose écrire ceci : « Imaginez que tous les ouvriers s’aperçoivent de la sottise de leur condition et de la cruauté des méthodes modernes de travail, tous feraient comme vous (…), refus de se plier aux normes égalitaires, discussion des ordres donnés, refus de cohabiter dans les grandes agglomérations, retour aux conceptions libérales et au rythme artisanal, au régime de la bonne volonté, au libre choix de l’emploi du temps, au dilettantisme, bref à l’anarchie, il n’y aurait plus moyen de les mobiliser dans nos grandes machines (…) »

Et cela : « Vous avez déjà vu un homme échapper à une femme qui l’aime ? (Les femmes modernes) ne savent plus servir leur homme, elles ne savent que le commander. On leur a dit qu’elles étaient les égales de l’homme. Dès lors, pourquoi se taire quand l’homme parle ? (…) Elle se sera pas ici depuis trois jours qu’elle se plaindra de ne point avoir la TSF, l’électricité, l’eau sur l’évier, la machine à laver, le tout à l’égout, la fosse septique, les chiottes en porcelaine… »

Il savait bien de quoi il parlait, le brave Henri, car il avait retapé un hameau abandonné appelé « La Peury » au fin fond de sa chère Bourgogne chevelue. Un visionnaire que sa fille présentait dans son livre non pas comme un « réactionnaire », mais comme un « réagissant », non pas comme un « collaborateur » du dieu Progrès, mais comme un « résistant » à la destruction de l’âme humaine. Après tout, c’est bien de cela qu’il s’agit quand on veut vivre autrement.

 

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