Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

05/01/2016

Le merveilleux ménétrier (Conte picard légèrement remanié)

images.jpgIl était une fois un ménétrier qui avait un violon un peu grinçant d'avoir trop longtemps fait danser filles et garçons pour les bals et les mariages dans tous les coins de Picardie. Un peu las et dégoûté par le peu d'enthousiasme qu'il rencontrait au village, ce pauvre ménétrier se rendit un jour tout seul dans une forêt, se creusant la tête pour savoir ce qu'il pourrait bien faire pour retrouver la faveur du public. Et comme il ne trouvait rien, il se dit: "Le temps commence à me sembler long à rester à ruminer comme ça, tout seul dans cette forêt noire et profonde; je devrais faire en sorte de trouver un bon compagnon pour jouer de la musique avec moi." En conséquence, il prit son violon qu'il portait sur le dos, et se mit à jouer un air qui réveilla mille échos dans le feuillage. Il n'y avait pas longtemps qu'il jouait, lorsqu'un loup vint en tapinois derrière les arbres. "Ciel! voilà un loup! Ce n'est point là le compagnon que je désire," pensa le ménétrier. Cependant le loup s'approcha, et lui dit: "Eh! cher ménétrier, que tu joues bien! Ne pourrais-je pas aussi apprendre ton art?"
    – La chose est facile," répondit le ménétrier, "il suffit pour cela que tu fasses exactement tout ce que je te dirai."
   "Oh! cher ménétrier," reprit le loup, "je veux t'obéir, comme un écolier obéit à son maître."
    Le musicien lui enjoignit de le suivre, et lorsqu'ils eurent fait un bout de chemin, ils arrivèrent au pied d'un vieux chêne qui était creux et fendu par le milieu. "Tu vois cet arbre," dit le ménétrier, "si tu veux apprendre à jouer du violon, il faut que tu places tes pattes de devant dans cette fente." Le loup obéit; mais le musicien ramassa aussitôt une pierre et en frappa avec tant de force les deux pattes du loup, qu'elles s'enfoncèrent dans la fente, et que le pauvre animal dut rester prisonnier. "Attends-moi jusqu'à ce que je revienne, ajouta le ménétrier." Et il continua sa route. Il avait à peine marché pendant quelques minutes, qu'il se prit à penser de nouveau: "Le temps me semble si long dans cette forêt, que je vais tâcher de m'attirer un autre compagnon." En conséquence, il prit son violon, et joua un nouvel air. Il n'y avait pas longtemps qu'il jouait, lorsqu'un renard arriva en tapinois à travers les arbres. "Ah! voilà un renard," se dit le musicien, "ce n'est pas là le compagnon que je désire." Le renard s'approcha, et lui dit: "Eh! cher musicien, que tu joues bien! Je voudrais bien apprendre ton art." -
    "La chose est facile," répondit le musicien, "il suffit pour cela que tu fasses exactement tout ce que je te dirai."
    - "Oh! cher musicien," reprit le renard, "je te promets de t'obéir, comme un écolier obéit à son maître."
    - "Suis-moi," dit le ménétrier. Quand ils eurent marché pendant quelques minutes, ils arrivèrent à un sentier bordé des deux côtés par de hauts arbustes. En cet endroit, le musicien s'arrêta, saisit d'un côté du chemin un noisetier qu'il inclina contre terre, mit le pied sur sa cime; puis de l'autre côté, il en fit de même avec un autre arbrisseau; après quoi, s'adressant au renard: "Maintenant, camarade, s'il est vrai que tu veuilles apprendre quelque chose, avance ta patte gauche." Le renard obéit, et le musicien lui lia la patte à l'arbre de gauche. "Renard, mon ami," lui dit-il ensuite, "avance maintenant ta patte droite." L'animal ne se le fit pas dire deux fois, et le ménétrier lui lia cette patte à l'arbre de droite. Cela fait, il lâcha les deux arbustes qui se redressèrent soudain, emportant avec eux dans l'air le renard qui resta suspendu et se débattit vainement. "Attends-moi jusqu'à ce que je revienne," dit le musicien. Et il continua sa route. Il ne tarda pas à penser pour la troisième fois: "Le temps me semble long dans cette forêt; il faut que je tâche de me procurer un autre compagnon." En conséquence, il prit son violon, et les accords qu'il en tira retentirent à travers le bois. Alors arriva, à bonds légers, un levraut. "Ah! voilà un levraut," se dit le musicien. "Ce n'est pas là le compagnon que je désire." - "Eh! cher musicien," dit le levraut, "que tu joues bien! je voudrais bien apprendre ton art." - "La chose est facile," répondit le ménétrier, "il suffit pour cela que tu fasses exactement tout ce que je te dirai." - "Oh! cher musicien," reprit le levraut, "je te promets de t'obéir comme un écolier obéit à son maître." Ils cheminèrent quelque temps ensemble, puis ils arrivèrent à un endroit moins sombre du bois où se trouvait un peuplier. Le musicien attacha au cou du levraut une longue corde qu'il noua au peuplier par l'autre bout. "Maintenant ami levraut, fais-moi vingt fois en sautant le tour de l'arbre." Le levraut obéit; et quand il eut fait vingt fois le tour commandé, la corde était enroulée sur toute sa longueur, si bien que le levraut se trouva captif, et il eut beau tirer de toutes ses forces, il ne réussit qu'à se meurtrir le cou avec la corde. "Attends-moi jusqu'à ce que je revienne," dit le musicien. Et il poursuivit sa route. Cependant à force de tirer, de s'agiter, de mordre la pierre et de travailler en tous sens, le loup avait fini par rendre la liberté à ses pattes en les retirant de la fente. Plein de colère et de rage, il se mit à la poursuite du musicien qu'il se promettait de mettre en pièces. Lorsque le renard l'aperçut qui arrivait au galop, il se prit à gémir et à crier de toutes ses forces: "Frère loup, viens à mon secours! Le musicien m'a trompé." Le loup inclina les deux arbustes, rompit les cordes d'un coup de dent, et rendit la liberté au renard qui le suivit, impatient aussi de se venger du musicien. Ils rencontrèrent bientôt le pauvre levraut, qu'ils délivrèrent également, et tous les trois se mirent à la poursuite de l'ennemi commun. Or, en continuant son chemin, le ménétrier avait une quatrième fois joué de son violon merveilleux; pour le coup il avait mieux réussi. Les accords de son instrument étaient arrivés jusqu'aux oreilles d'un pauvre bûcheron, qui, séduit par cette douce musique, abandonna sa besogne, et, la hache sous le bras, s'empressa de courir vers l'endroit d'où partaient les sons. "Voilà donc enfin le compagnon qu'il me faut!" dit le musicien, celui-là pourra m'accompagner un jour à la scie musicale." Puis il se remit à jouer d'une façon si harmonieuse et si magique, que le pauvre homme resta là immobile comme sous l'empire d'un charme, et que son coeur déborda de joie. C'est à ce moment qu'arrivèrent le loup, le renard et le levraut. Le bûcheron n'eut pas de peine à remarquer que ses camarades n'avaient pas les meilleures intentions. En conséquence, il saisit sa hache brillante et se plaça devant le musicien, d'un air qui voulait dire: "Celui qui en veut au ménétrier fera bien de se tenir sur ses gardes, car il aura affaire à moi." Aussi la peur figea sur place les animaux conjurés. Le loup cependant raconta au bucheron le mauvais tour que lui avait joué le musicien. Le renard se plaignit d'avoir été pendu dans un noisetier et le levraut en ajouta une couche avec son histoire de corde enroulée autour d'un peuplier.
– Ca change tout ! fit le bûcheron qui se retrouvait grâce à la puissance de sa hache à devoir rendre la justice tel le bon roi Saint Louis sous son chêne de Vincennes. Ménétrier, tu as gravement lésé ces trois honnêtes habitants de la forêt. Tu mérites une bonne sanction...
– Je cherchais juste quelques aimables compagnons pour fêter dignement la pleine lune, rétorqua le violoneux. Ces trois-là veulent me faire la peau... Je leur ai causé du tort, j'en conviens, mais ça ne mérite pas la mort.
– Sans doute, fit le bûcheron. Je délibère et je vous annonce ma sentence. Le ménétrier ici présent devra jouer toutes les musiques qu'il connait sans jamais s'arrêter et ça jusqu'au lever du jour.
Les animaux trouvèrent juste et équitable la décision du juge improvisé. Le musicien prit son violon et se mit à jouer une gavotte bien entrainante. Le loup et le renard se mirent à danser. Le levraut assis sur ses pattes arrière marquait joyeusement le rythme.
C'est alors qu'attirés par la merveilleuse musique et les chants un peu moins mélodieux des trois animaux, des centaines de lutins de Picardie envahirent la clairière pour se mêler à la danse. Il y avait là tout le ban et l'arrière-ban des « gobelins », des « houppeux », des « fillottes » et des « herminettes », de toutes sortes et de toutes tailles, vêtus d'oripeaux aussi bizarres que bariolés qui tournaient et tournaient en s'en donnant à cœur joie. Le bucheron, les animaux et les lutins des bois se mirent à danser une folle sarabande. Jamais le ménétrier n'avait été à pareille fête. Jamais le bucheron n'avait ressenti autant de joie dans son cœur. Les lutins étaient si beaux et ils dansaient si bien ! Et toute la compagnie était si joyeuse et si fraternelle !
Mais au bout d'une heure de danse échevelé, le loup, le renard et le levraut tombèrent sur l'herbe, complètement épuisés et se mirent à ronfler en choeur et en rythme. La fête battait son plein. Comme le ménétrier, les lutins semblaient ne ressentir aucune fatigue. Pourtant, juste avant l'aube, Charivari, le chef des lutins, s'arrêta net en plein milieu d'une danse, fit un signe aux autres et tous se figèrent. Le ménétrier éloigna son archet de son violon
– Amis, l'aurore va bientôt paraitre et il nous faut songer à regagner nos demeures. Sans la gentille herminette, qui a pris le soin de m'avertir de la proche venue du jour, nous courions le risque d'être ici surpris par la lumière et de disparaître à jamais. Mais avant de quitter cette forêt, il nous faut récompenser ce brave ménétrier, qui a bien voulu nous faire passer ici une nuit si agréable. Je sais que c'est un pauvre homme et que quelques pièces d'or dans son escarcelle ne sauraient lui nuire. Donnons-lui donc tout ce que nous avons sur nous.
- Oui! Oui ! C'est cela ! Crièrent les lutins.
Et chacun d'eux donna quelque chose à l'homme; pour l'un ce furent des pièces d'or ou d'argent, pour d'autres un diamant; l'un donna une belle veste brodée d'or pour le fils du violoneux, un autre une robe d'un travail exquis pour sa fille ou un bonnet pour sa femme. Ceux d'entre eux qui n'avaient rien lui confièrent quelque important secret ou lui dévoilèrent la vertu de quelque plante ou de quelque fleur. Mais le plus beau présent fut celui du roi des lutins. Il offrit au ménétrier un violon tel que jamais n'en avait possédé aucun violoneux dans tout le royaume. Ce violon, fait d'un bois inconnu et enfermé dans un charmant étui fait de la main des fées sans doute, rendait des sons véritablement divins.
– Encore une ronde ! demanda une jolie petite fillotte.
– Encore une ronde ! Répétèrent les autres lutins.
Le ménétrier prit son nouveau violon et joua la dernière ronde. Les lutins, sans se tenir par la main, cette fois, se mirent à danser à nouveau sur les branches, les feuilles et les fleurs des buissons bordant le sentier, mais si doucement, si légèrement que branches, feuilles et fleurs ne remuaient en aucune façon sous le poids des gentils petits êtres. Au commandement de leur chef, le violoneux s'arrêta et les lutins se dispersèrent après avoir remercié à nouveau le ménétrier. Resté en la seule compagnie du bucheron, le musicien lui donna quelques pièces pour le remercier pour son jugement digne du roi Salomon. Sans réveiller les trois animaux qui dormaient toujours, il salua son nouvel ami, rassembla les présents des petits hommes et prit la route de son village. Peu après, il y retrouva sa famille en proie à la plus grande inquiétude. Il rapporta ses aventures de la nuit dans la forêt et ce ne fut qu'après avoir montré le violon merveilleux, la veste, la robe, le bonnet et les pièces d'or, qu'ils acceptèrent de le croire. Riche désormais, il vécut fort heureux, car considéré par tout le monde comme le meilleur ménétrier de la Picardie et même de tout le royaume.

12:13 Publié dans Blog, Concept | Lien permanent | Commentaires (0)

Les commentaires sont fermés.