01/03/2026
Les mouchoirs rouges de Cholet (Michel Ragon)
En 1796, dans un village du bocage vendéen ravagé par les Colonnes Infernales, une poignée de pauvres survivants tente de relever les ruines et de remettre un peu de vie dans leur univers totalement détruit. Hommes du pays de Gargantua et de Barbe-bleue, de la fée Mélusine et du Sacré-Cœur, ces quelques villageois vivent intensément des mythes qui les dépassent, avec leurs coutumes un peu étranges, leur peur du retour des hussards pillards, violeurs et destructeurs, celle des âmes errantes de tous les morts sans sépulture, leur vieux curé réfractaire et un peu sorcier, leurs ogres et leurs « fradets ». Ces hommes qui se disent avec crânerie « brigands et aristocrates » vivent une aventure où le tragique se mêle au sordide et l'espoir à la frustration. Et c'est peu à peu la résurrection de toute une paroisse, l'épopée du monde chouan que, même après le génocide de 1793, l'Histoire ne se lasse pas de persécuter. Cette interminable répression est ponctuée d'évènements sensationnels comme la désopilante et véridique visite de Napoléon en 1808 ou le dérisoire et fort décevant retour des Bourbons.
« Les mouchoirs rouges de Cholet » est un roman historique de très belle facture, magnifiquement écrit et qui fut couvert de prix littéraires à sa sortie en 1984. Ragon s'est attaché à décrire non pas le premier génocide de la Vendée, mais la suite, les conséquences, la sortie des décombres de Dochâgne, le métayer qui s'était caché à l'intérieur du tronc d'un gros chêne, de Chante-en-hiver, le forgeron, de Jacques-le-Tisserand, de Tête-de-loup, fruit d'un viol de Hussard et de quelques autres, tous bien pétris d'humanité. Quel courage, quelle ténacité, quelle résilience il fallut à tous ces pauvres gens pour arriver à faire revivre un petit village détruit de fond en comble ! Le lecteur ne peut qu'être en empathie avec eux. Ce qui n'est pas le cas avec les puissants comme Napoléon qui passe en trombe pour visiter les « sauvages » qu'il redoute et admire en même temps. Il leur accorde d'ailleurs la franchise d'impôts pour chaque maison qu'ils arriveront à rebâtir. Leur pire déception viendra de la venue du Dauphin qui osera se présenter en compagnie de Turreau, leur bourreau, et qui leur conseillera d'être bien calmes et de bien payer leurs impôts. Et le calvaire de la Vendée se poursuivra encore et encore, car il n'y eut pas une seule guerre, mais quatre successivement, toutes réprimées dans le sang. En bon écrivain anarchiste et libertaire qu'il fut, Ragon donne une image un brin prolétarienne mais assez réaliste des Vendéens de cette époque. Le génocide de 93 et des années suivantes s'inscrit dans la lignée de toutes les révoltes paysannes et autres jacqueries qui jalonnèrent notre Histoire. Un superbe roman historique qui dresse un tableau foisonnant de la vie rurale d'autrefois, une belle histoire émouvante, riche en péripéties et rebondissements. À lire absolument.
4,5/5
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