10/05/2026
Dans les couloirs du métro (Nouvelle)
Paris (France) 14 septembre 2048. 9h47 GMT.
Quand Artémius Coppa-Negra déboucha sur le trottoir du Boulevard Richard Lenoir ce fut pour se sentir écrasé par la touffeur qui y régnait. Le mercure du thermomètre devait friser les 33° et allait une fois de plus dépasser les 35° au plus chaud d’une journée qui ne s’annonçait pas sous les meilleurs auspices. Artémius ou plutôt Arty, personne dans son entourage de commerciaux de haute volée ne l’appelait autrement, se demanda un instant si son costume sombre, sa chemise blanche et sa cravate de soie bleue allaient vraiment lui permettre de supporter les affres d’une température excessive due à un dérèglement du climat dont aucun climatologue n’annonçait la fin. Dans la capitale d’un pays qui chaque jour prenait un peu plus des allures de Sahel, on en était à plus de cinq mois de canicule avec en tout et pour tout trois jours de pluie qui remontaient à juin. Mais quelle pluie ! Des trombes d’eau, un véritable déluge. Les fleuves avaient quitté leurs lits, provoquant de gigantesques inondations et des dégâts se chiffrant en milliards de dolros. Et, après cet épisode liquide et boueux, le soleil était revenu pour tout sécher et encore aggraver la désolation générale. Habitant au quatrième étage d’un immeuble rénové et climatisé, Coppa-Negra avait été nettement moins dérangé que les habitants des berges de la Seine vivants en rez-de-chaussée…
Mais pour l’heure, il lui fallait trouver un glisseur privé pour se rendre à son premier rendez-vous d’affaires de la journée, Place de la Nation. Inutile de songer à utiliser un vélib, un glissolib ou une limolib. Autrefois en libre service, ces engins avaient quasiment tous disparus de la circulation peu après la faillite de la Mairie de Paris et son rachat par le consortium indo-pakistanais MumbaRaja&C°. Voulant sans doute se payer sur la bête, un certain nombre de petits malins avaient profité de la panique pour privatiser ces moyens de déplacements collectifs. Les dégradations et le manque d’entretien avaient fait le reste. Résultat : une circulation des plus réduites, ce qui était bon pour la planète mais plutôt gênant pour Arty qui ne pouvait pas non plus utiliser son véhicule personnel, une Ford-BMW-Tata 2 litres ultra-diesel, qui dormait dans son box du deuxième sous-sol, interdite de circulation par les derniers décrets anti-pollution. De rares passants se promenaient sur le trottoir en djellabas ou burkas, les tenues les mieux adaptées à ces températures équatoriales. Arty regretta de ne pas s’être coiffé d’un chèche ou d’un panama ni même de s’être muni d’une ombrelle-ventilateur. Quel manque de précaution ! Même si les fibres de son costume et le tissu de sa chemise lui avaient été vendus comme « anti-transpiration » et « intelligemment médicalisés », il sentait que la sueur commençait à lui dégouliner sous les bras. Pas le moindre glisseur à l’horizon. Son rendez-vous était pour 10 heures, à la brasserie Ahmed Dupont, un endroit kitsch, branché et parfaitement halal où l’on ne servait que thé, café, eaux minérales et jus de fruits, ce qui était la moindre des choses si l’on voulait vendre de la lingerie fine à un cheik saoudien de passage…
Arty sortit sa tablette-réseau WF en regrettant de ne pas l’avoir fait plus tôt. Ce petit gadget dernier cri lui permettait d’être connecté en permanence, de recevoir des informations, de se signaler et même de demander l’aide de divers services. C’est ce qu’il fit. Ainsi apprit-il que les cyborgs-chauffeurs de glisseurs étaient en grève et qu’il ne fallait pas compter sur eux. Comment cela pouvait-il être possible ? Personne n’avait encore jamais vu un de ces hybrides mi-hommes mi-robots refuser quelque tâche que ce soit. Arty se demanda s’il n’était pas victime d’un hoax. Précisons que l’hoax, cette fausse nouvelle sciemment envoyée pour d’obscures raisons, proliférait particulièrement depuis ces dernières années d’autant plus aisément que les informations officielles devenaient elles-mêmes fort suspectes. Les gouvernants racontaient partout que tout allait bien, que l’économie reprenait des couleurs, que les déviants et autres criminels étaient en passe d’être totalement éradiqués alors que chacun était bien obligé de faire le constat inverse. Rien n’allait plus dans la capitale. Le chômage dépassait les 25%, les impôts avaient triplé en deux ans, les agressions, vols, viols ou meurtres avaient pris une telle ampleur que les médias officiels n’en parlaient même plus. Le simple fait de sortir de chez soi était devenu synonyme de prise de risque maximum. Artémius Coppa-Negra pouvait s’estimer favorisé d’avoir un emploi aux revenus aléatoires certes, mais souvent intéressants, de jouir d’une bonne santé, de manger tous les jours à sa faim, d’être jeune et d’une beauté assez exotique de métis lithuano-angolais. Peau café au lait, nez fin, yeux verts (merci maman), endurance et musculature de body-builder (merci papa et bonjour les heures de muscu et de fitness chez « Muscle of Love »), notre commercial se savait également grand tombeur de bimbos mais n’en abusait pas plus que des alcools ou d’autres substances plus ou moins licites.
D’un pas décidé, il s’engouffra dans la station de métro Richard Lenoir pour s’apercevoir que la grille était fermée. Le subway serait-il lui aussi en grève ? Très avancé technologiquement, ce lointain descendant du métropolitain se déplaçant sur coussin d’air à très grande vitesse, avait beaucoup promis lors de son lancement cinq années plus tôt. Mais, après l’euphorie des débuts, le soufflé était vite retombé. La modernisation du réseau vieillissant avait tant englouti de dolros que la Régie Autonome avait dû finir par déposer le bilan et par se retrouver rachetée par la Pacific Subway Inc, société américano-koweiti, qui s’était contentée de réduire drastiquement les effectifs sans investir ni sécuriser. En quelques mois, le réseau souterrain s’était dégradé jusqu’à devenir un moyen de transport de quatrième ordre, sale, dangereux, ne respectant aucun horaire et uniquement fréquenté par les gens du pays d’en bas… Arty n’y était pas descendu depuis des mois. Il fallait cette grève imbécile et cette obligation d’arriver à l’heure pour qu’il se trouve réduit à cette triste nécessité… Et encore, à condition d’y accéder !
Une dizaine de clochards campait sur les marches d’accès. L’un d’eux interpella le commercial : « Hé, bourgeois, t’aurais pas un p’tit dolro ? Fait soif, on aimerait bien boire un coup à ta santé, mes potes et moi… » Arty s’exécuta sans discuter. Tout refus de sa part avait de grandes chances de mal tourner. Face à une dizaine de pouilleux, drogués ou avinés, il savait qu’il n’aurait pas fait le poids. L’autre le remercia et se crut obligé d’y aller de son petit conseil : « Merci, mon Prince. Mais pour le Sub, tu t’es gouré de porte. Ici c’est fermé. La station est condamnée. Trop dangereuse. Insalubre. Ils ont dû trouver qu’ils ramassaient trop de macchabées tous les matins. Je ne te conseille pas de te présenter à Ambroise. La bande de Gumpah Sing, ce gros bâtard de chinetoque, y fait la loi. Faut passer son péage si tu veux accéder au quai. Et c’est un vrai voleur doublé d’un raciste. Il ne veut pas de blacks dans sa station. Tu te rends compte que Mamadou, Nestor et moi, on s’est fait jeter comme des malpropres. Pour toi qu’est beige, ça va être kif-kif… Cette ordure ne laisse passer que les faces de citron comme lui. Mais attends qu’on soit un peu plus nombreux et un peu mieux armés. On lui fera sa fête à ce balletringue… »
« Alors comment faire ? » lui demanda Arty.
« Le mieux, c’est de remonter jusqu’à Oberkampf. Ils ont un contrôleur avec une kalach et deux vigiles bien costauds avec des coupe-coupes. Là-bas, c’est plus calme… Enfin, ça dépend vers où tu te diriges… »
« Nation. »
« Nation, ça craint. Moi, à ta place, j’irais plutôt dans l’autre sens, vers République, mais en évitant Châtelet. C’est un coupe-gorge, une cour des miracles, ce coin-là… »
Arty le laissa continuer sur un sujet suffisamment inquiétant pour ne pas en rajouter. Oui, il avait entendu parler de batailles rangées entre gangs de dealers pour la conquête de ces territoires perdus. Il savait que dans ces couloirs se produisait une agression toutes les deux minutes. Pour un oui, pour un non. Pour cinq dolros, pour une cigarette et même pour rien. Un regard qui déplait, une allure, une origine ou une couleur de peau qui ne revient pas et on sortait le surin ou le flingue. Comme toujours les plus faibles avaient le plus à craindre. Vieillards, enfants, jeunes filles étaient les cibles favorites des créatures qui hantaient ces lieux et en avaient fait leur terrain de chasse. Personne n’était à l’abri d’un coup de couteau, d’un arrachage de sac à main, d’un vidage de poche sans parler des viols en réunion pratiqués sans la moindre vergogne et devant un public qui ne savait rien faire d’autre que de regarder ailleurs, des tabassages jusqu’à ce que mort s’ensuive et des projections de gens sur les rails avec électrocution suivie d’écrabouillement au moment de l’arrivée du train.
Quand il arriva à la station Oberkampf, Arty s’interdit de penser à ces sinistres éventualités. Il n’allait rien lui arriver. Son voyage dans les entrailles de la capitale serait de courte durée. Quatre stations avant l’arrivée et peut-être même aucun arrêt s’il avait la chance de monter dans une des très rares nouvelles rames express ou si certains arrêts avaient été purement et simplement supprimés pour « fluidifier » le trafic. Il paya par simple présentation de son palm devant le scanner-péage puis passa à la fouille au corps pratiquée par les vigiles. Il dut même ouvrir sa sacoche qui ne contenait que quelques catalogues, échantillons et contrats. Ayant ainsi fait preuve de son absence de nocivité sociale, il put descendre sur le quai où il retrouva quelques voyageurs normaux et toute une faune interlope dont on se demandait comment elle avait bien pu s’installer là. Tous ces camés, pickpockets et autres clochards n’étaient sans doute pas passés par les contrôles de cette station. La seule explication plausible consistait à penser soit qu’ils étaient venus directement par une rame en provenance de stations moins surveillées, soit qu’ils avaient longé les voies, soit même qu’ils s’étaient introduits là en suivant des couloirs secrets ou des passages dérobés connus d’eux seuls.
Le lieu était on ne peut plus sale. Des détritus jonchaient le quai. Il fallait éviter les flaques d’urine, de vomis voire de sang et faire bien attention à ne pas marcher sur des excréments sans doute humains. Une odeur pestilentielle saturait l’air. A croire qu’on se trouvait au plus profond du Cloaca Maxima de la Rome antique. De quoi soulever le cœur le mieux accroché.
9 h 57 GMT.
Une rame antédiluvienne arriva en ferraillant et s’arrêta avec d’affreux grincements et des gerbes d’étincelles. Rouillée, couverte de tags et autres expressions des arts de la rue, ses vitres étaient cassées, la moitié des sièges avait été déboulonnée et toujours cette crasse, cette puanteur et ces détritus. Le spectacle était si peu engageant qu’Arty hésita à monter, mais il finit par s’y résoudre. Nécessité faisait loi. Il était en retard. Ce sub était sa dernière chance d’arriver à temps. Le wagon était presque vide. Seule une petite dizaine de voyageurs l’occupait. Les portes se refermèrent. La sirène de départ retentit sourdement et l’engin se remit en route. Deux minutes plus tard, il entrait dans la station Ambroise. Les portes s’ouvrirent avec fracas. Quatre asiatiques armés de kalachnikovs et de fusils à pompe entrèrent suivis par un gros bonhomme au crâne rasé, portrait vivant d’un bouddha maléfique. Il semblait être le meneur. « Mesdames et Messieurs, s’écria-t-il d’une voix forte, vous venez de pénétrer sur le territoire des Tigres de Paname. Nous ne vous voulons pas de mal, mais il est normal d’acquitter le péage si vous voulez continuer sereinement votre voyage… Montrez-vous raisonnables et généreux car mes hommes ne sont pas particulièrement bienveillants avec des blaireaux dans votre genre ! »
Presque spontanément, les voyageurs mirent la main à la poche et tendirent qui un petit billet de dix, qui une poignée de pièces que les voyous enfournaient aussitôt dans un sac de sport. Une femme tenta de protester. Elle en fut quitte pour un crochet à la mâchoire qui la jeta à terre inconsciente. Les autres fouillèrent son sac et ne trouvèrent rien d’intéressant. « Pas de pognon sur elle, Gumpah… On fait wouac ? » Le chef leur fit comprendre qu’elle pouvait porter quelque chose d’intéressant sur elle. Ils lui firent les poches, retournèrent son corps inanimé et finirent par arracher un collier en argent et un bracelet doré qui allèrent rejoindre le reste du butin. Un vieil homme avec un collier de barbe bien taillé et une paire de lunettes cerclées de fer voulut protester. Arty lui trouva un vague air de professeur en retraite quand il l’entendit murmurer : « Ce n’est pas juste… Un pauvre ne devrait pas voler d’autres pauvres… »
Le gros Singh vit rouge. Il se jeta littéralement sur l’ancien enseignant : « Qu’est-ce que t’as dit, connard ? Répète voir, j’ai pas bien entendu ! »
« Un pauvre ne devrait pas voler d’autres pauvres », précisa d’une voix chevrotante le petit prof. « Personne ne fait la morale à Gumpah Sing, connard ! » hurla le gangster qui sortit de sa poche un révolver à barillet et l’appliqua sur la tempe de l’empêcheur de détrousser en rond. « Le roi du XIème, c’est moi ! Ce que tu viens de faire, vieux débris, c’est ni plus ni moins qu’un crime de lèse-majesté et c’est puni de mort ! » Sans plus attendre, il appuya sur la détente. Le vieux s’effondra le crâne explosé. La détonation avait rempli d’effroi tout le wagon. Les gens tremblaient de peur, hurlaient, pleuraient, suppliaient : « Prenez tout, Monsieur Singh, prenez tout ! » en offrant bijoux, argent, montres, palms, tablettes et autres portables… Le sac de sport se remplissait à vue d’œil. Arrivés à la hauteur d’Artémius Coppa Negra, les Asiatiques se figèrent dans une attitude encore plus ouvertement hostile, braquant leurs flingues sur sa poitrine.
« Putain, qu’est-ce que tu fous ici, espèce de sale négro ? Demanda un grand maigre au regard halluciné. Tu sais pas que vous êtes interdits de séjour dans le coin, toi et tes frères ? » Arty se retint de préciser qu’il n’était qu’à demi noir et qu’il n’avait encore jamais entendu parler d’une telle restriction à sa liberté de circulation. « T’as l’air bien friqué pour un Africain ! » lança le deuxième bridé, sans doute l’humoriste de la troupe. Et là, Gumpah Sing intervint : « Allez, on l’embarque, les Tigres… Toi, tu nous suis… » Notre commercial obéit en pensant une dernière fois à son rendez-vous raté, à son contrat qui ne serait jamais signé et à sa grasse commission qui s’envolait. Il était tombé dans le piège du subway. Il était d’autant plus dégoûté qu’il aurait pu l’éviter s’il avait fait preuve d’un peu plus de prévoyance. Il sentait qu’il allait payer cher les minutes de sommeil supplémentaire qu’il avait eu la faiblesse de s’accorder.
La rame repartit quand les équipes de pilleurs furent toutes redescendues. Ils lui firent remonter quelques marches, traverser un petit couloir et déboucher dans une ancienne salle technique interdite au public. Sans doute était-ce l’un des antres du monstre. Ils commencèrent par lui prendre sa sacoche et par la renverser sur une table métallique. La paperasse ne les intéressa pas. Seuls les échantillons de tissus de soie, rayonne et dentelle les amusèrent un instant. Ils lui fouillèrent les poches, récupérèrent un peu d’argent, une montre de marque Piaget, sa tablette tactile et quelques menues bricoles. Ils l’obligèrent à se déshabiller. « Attention, c’est du Gorgo Chamanye, de la marque, de la belle qualité, fit Singh. On en prend soin. Fibre thermosensible anti-perspiration avec capsules auto-bronzantes et patchs anxiolytiques intégrés. Ces salopards de riches ne se privent de rien… » Et il enfila le veston d’Arty par-dessus son graisseux gilet de cuir fauve.
« Tu vois, crétin, je ne fais pas que voler les pauvres. Je suis comme Rabin des Noix, moi. Je prends aux riches pour donner aux pauvres. Toi, un tee-shirt et un caleçon devraient te suffire avec la chaleur qu’il fait. Et puis tes bottines ont l’air sympa. Ce ne seraient pas des Nixon-Air par hasard ? »
« Non, juste des Tréphisto de ville », corrigea Arty.
« Bah, c’est pas terrible, mais cela fera l’affaire. » C’est ainsi que notre vendeur se retrouva en chaussettes.
« Qu’est-ce qu’on en fait, chef ? » demanda le grand maigre.
« Je ne suis pas encore décidé. Ce cafre a l’air d’être pété de thune. On pourrait demander une rançon à ses proches… As-tu de la famille, espèce d’étron ? »
« Mon père est mort il y a dix ans et ma mère est retournée vivre dans son pays d’origine, la Lituanie… »
« La Lituanie, kezako ? »
« Un pays très au nord, du côté de la Russie, de la Lettonie et de l’Estonie… »
« Jamais entendu parler. Tu vas pas me dire que vous êtes allés vous répandre jusque là-bas. Vous êtes pires que des rats, vous les négros. Vous envahissez tout, vous infestez tout… »
« Faudrait tous les exterminer, chef… » crut intelligent de souligner le comique de la troupe.
« Ouais, Lee. Mais pas tout de suite. Qu’ils crachent au bassinet d’abord ! Eh, toi, t’as bien d’autres personnes dans ta famille, enfin, dans ta tribu. Vous vivez tous entassés, les jeunes, les vieux, les oncles, les tantes, les cousins, les cousines… »
« Je voudrais préciser que je ne suis pas Africain. J’ai juste une petite amie qui s’appelle Mina et une sœur, Aléna… »
« Eh bien c’est parfait. On va les appeler et leur demander d’apporter le pognon si elles veulent te récupérer vivant. »
Il eut beau lui raconter que sa sœur était handicapée mentale et son amie demandeuse d’emploi, l’autre ne voulut rien entendre. Elles n’auraient qu’à aller vider les comptes, racler les fonds de tiroirs et au besoin solliciter ses amis, ses voisins et même son patron. Il fixa le montant de la rançon à 100 000 dolros et le délai de versement à quarante-huit heures. « Et maintenant, nous allons fêter comme il se doit une aussi belle capture… », conclut Gumpah avec un ricanement sinistre avant de vider les lieux et de laisser son prisonnier seul avec un jeune armé d’une mitraillette Uzi flambant neuve. L’affaire tournait mal pour Arty. Il savait que jamais ses proches ne pourraient rassembler une telle somme en si peu de temps. Et puis il n’avait aucune confiance dans cette bande de truands exotiques. Allaient-ils seulement respecter leur parole ? Il essaya d’interroger son garde-chiourme qui l’observait assis sur une chaise métallique d’un vilain vert olive « Comment t’appelles-tu, p’tit gars ? Lui demanda le commercial. Moi c’est Arty… »
« Qu’est-ce que ça peut te foutre, lui répondit l’autre. Appelle-moi Chao-Ling, Ying ou Yang ou Kung-Fu, j’en ai rien à battre de ta gueule… »
« Chao, ça me va… reprit calmement Arty. Dis-moi, Chao, je dois pas être le premier homme de couleur que vous capturez… Comment ça se passe généralement ? »
« Généralement, ce sont de pauvres nuls d’éboueurs, de balayeurs, de petits dealers ou même de clodos qu’on ramasse. Jamais un bourge comme ouatt… »
« Ces gens-là ne doivent pas pouvoir payer, suggéra le métis. Alors qu’en faites-vous ? Est-ce que vous les flinguez comme le vieux de tout à l’heure ? »
« Non, on ne gaspille pas nos munitions pour si peu… Ça donne toujours lieu à de belles fiestas bien arrosées pendant lesquelles on les juge. Et comme il faut débarrasser le monde de cette engeance, on les coupe en rondelles ou on les bastonne à mort, mais rassure-toi, la plupart du temps on se contente de les pendre. Faut bien finir le boulot que ces nuls d’Américains n’ont pas été capables d’assumer… »
Cette déclaration fit couler une trainée de sueur froide dans le dos d’Arty qui réalisa que son sort était scellé. Quel que soit le résultat des négociations, quelle que soit la somme rassemblée, il serait mort dans quarante-huit heures. Le désespoir commença à ronger son âme. Poignets liés dans le dos, il se laissa aller sur le matelas répugnant qui lui servait de couche pendant qu’au loin il entendait les vieilles rames s’arrêter environ une fois par heure jusqu’à 23 heures 30, moment où tout trafic cessa. Le calme ne revint pas pour autant, car les attaques furent suivies d’une longue bacchanale. Tout près de lui, de l’autre côté de la cloison, ça buvait, ça chantait, ça poussait des cris. Une acre odeur d’opium se glissait dans les recoins de la geôle. Au bruit, Arty imagina que toute la bande fêtait l’évènement. Il supposa même que d’autres bandes que les Tigres avaient peut-être été invitées. Il entendit des hurlements et des gloussements qui ne pouvaient venir que de gorges féminines. Partouze, bacchanale, orgie, que se passait-il à côté ? Il prit le parti de ne plus s’en inquiéter et tenta de trouver le sommeil malgré tout.
15 septembre 2048. 2h37 GMT.
Arty se réveilla soudain. Il sentit une présence et une odeur de fumée, d’alcool et de sueur mêlée. Quelqu’un de gros se glissait sur son lit. Gumpah Sing. « Chut, petit cafrounet, ce n’est que moi, Sing le Roi Tigre qui vient te voir. Nous sommes seuls. Les gardes dorment. Les invités sont tous partis… On va pouvoir causer tranquillement ». Sa voix était pâteuse, hésitante comme celle d’un ivrogne ou d’un drogué en plein trip. « Nos affaires prennent bonne tournure. Ta poule et ta sœur sont d’accord pour l’argent. Elles vont venir demain soir pour me l’apporter en main propre, ici même dans la station… »
Cela ne rassura pas spécialement Arty qui craignait qu’elles ne viennent se jeter dans la gueule du loup. A peine l’argent apporté, qu’allait-il leur arriver ? Connaissant les oiseaux, il fallait s’attendre au pire avec cette bande de malades d’autant plus que le gros porc semblait en forme au point de commencer à le tripoter de manière de moins en moins supportable. « Ah, mais c’est qu’il est bien fichu, le petit cafre. Belle carrure, belle musculature et une peau très lisse… Tu m’inspires toi… » Arty eut l’intelligence d’aller au-delà de ses répugnances. Il fit semblant d’avoir les mêmes penchants que son visiteur ce qui lui permit d’obtenir que l’autre lui détache les mains. « C’est plus sympa si tu participes de bon cœur », commenta Singh en tentant de baisser le caleçon d’Arty. Et c’est à cet instant que la foudre s’abattit sur le ventripotent qui n’eut pas le loisir de réaliser une seconde ce qui lui arrivait. Arty lui appliqua un violent coup de coude à la tempe qui le fit s’effondrer comme une marionnette dont on aurait coupé les fils. Un atémi à cet endroit du corps était censé être mortel. Arty se dressa sur ses jambes et quitta la pièce en s’emparant du révolver que l’autre gardait à la ceinture. Il tomba sur un ramassis de gars saouls, défoncés ou carrément ivres morts. Et là, il ne leur laissa pas la moindre chance. Il liquida froidement tous les membres présents de la bande des Tigres qui furent envoyés en enfer sans même s’en rendre compte. Il déshabilla un des cadavres, récupéra blouson, jean, poignard, cartouchières, chargeurs, sans oublier une paire de bottes et disparut dans l’obscurité des couloirs du subway…
15 septembre 2048. 7h 22 GMT.
Gumpah Sing se réveilla avec l’impression d’avoir un marteau piqueur vibrant à l’intérieur de son crâne. Il avait la tête dure l’Asiatique. Le coup de maître asséné par Arty n’avait fait que l’assommer. Quand le voyou découvrit ses hommes truffés pire que dinde à Noël, sa rage explosa. Ce salopard allait payer pour la douzaine de frères qu’il avait laissé sur le carreau dans un monstrueux bain de sang. Il téléphona à Tom Pinkytown, le manager responsable de la sécurité du subway pour l’ensemble de la partie Est du réseau. Il se plaignit de la criminalité galopante dans le métro. Comment était-il possible qu’un groupe d’honnêtes commerçants comme les Tigres aient pu subir pareil outrage ? Il rappela à l’homme qui commandait à une armée de vigiles plus ou moins corrompus tous les accords ou traités conclus par les deux parties. Leurs grosses combines pour faire banquer deux fois plus le cochon d’usager.
« Je comprends votre émoi, mon cher Singh, dit l’homme de la Pacific Subway Inc. Mais vous n’êtes qu’un sous-traitant, une sorte de parasite toléré par la compagnie dans la mesure où il paie tribut lui aussi. Ce criminel relève de votre concession, faîtes-en ce que vous voulez… »
« Vous vous rendez compte… Un vulgaire blaireau… Un bourge… Avec costume et cravate… Me décimer mes troupes comme ça ! »
« Je reconnais que c’est infâme… Où allons-nous si tous les Dupont-Lajoie se mettent à se rebiffer ainsi ? Mauvais exemple… Pas tolérable… »
« Raison de plus pour que ce salopard ne ressorte pas vivant des couloirs du subway… L’ennui c’est que je n’ai plus assez de bonshommes pour y arriver tout seul !»
« Si je comprends bien, vous sollicitez mon aide… »
« C’est cela Tom. Juste un petit coup de main discret… Et efficace… »
« L’efficacité a toujours un prix, cher ami… »
Une fois bien d’accord sur son montant, les deux crapules lancèrent une chasse à l’homme qui s’annonça sans merci.
08:10 Publié dans Concept | Lien permanent | Commentaires (0)














