20/05/2026
Les godasses (Sketch)
LES GODASSES
Personnages :
Deux pieds, si possible mâle et femelle, qui voudraient s’échapper des sombres godasses où ils sont enfermés.
Une randonneuse insouciante quelque part sur le chemin du Puy en Velay à Saint Jacques de Compostelle.
Décor :
Le plateau de l’Aubrac par une belle journée ensoleillée de mai. Heure : midi passé…
(PIED DROIT)
– Oh eh ! Pied gauche, tu m’entends ? Si tu m’entends, réponds-moi… Si tu ne peux pas parler, fais-moi un signe…
(PIED GAUCHE)
– Crie pas si fort, Pied droit ! Je t’entends très bien, maintenant qu’elle a enfin accepté de s’arrêter, cette frappadingue !
– Moi, j’en peux plus… Si tu voyais dans quel état j’erre…
– Et moi, avec mon allus valgus, elle est vraiment sans pitié cette Cruella des chemins !
– C’est la « Terreur des Arpions » qu’il faudrait l’appeler. Quand tu penses qu’elle s’est mis dans sa petite tête de pioche de nous traîner dans ces péniches à deux balles jusqu’à Saint Jacques de Compostelle…
– Tu parles de péniches ! Des cachots, des culs de basse fosse, des carcans de première grandeur ces godasses !
– Jamais vu des instruments de torture pareils. Qu’est-ce qu’on est mal là-dedans ! Il fait chaud, on transpire. Et puis cette odeur, une véritable infection ! Même pas capable de mettre du papier journal dedans pendant la nuit et des semelles au charbon actif le jour ! Et toi, dans ton cachot comment ça se passe ?
– Je crois bien que c’est encore pire que chez toi. Je nage dans un vrai cloaque ici. Et je peux même pas bouger un doigt de pied. Je sens que je vais craquer. Y a mon épine calcanéenne qui est en train de se réveiller. C’était couru, elle n’a même pas voulu me doter de cette petite semelle que j’avais repérée chez le pédicure…
– Tu parles, radine comme elle est… Tu as vu ce qu’elle nous a acheté chez Triathlon, des Céquoi premier prix qui ne maintiennent même pas la cheville ! Si elle s’imagine que je vais la porter comme ça longtemps, elle se met le doigt dans l’œil…
– Tu sais Pied droit, moi, je nous aurais bien vus dans une paire de New Balance, c’est léger, c’est tendance. Avec ça, on marche pas, on vole !
– Au « Vieux Baroudeur », ils disent que c’est pas vraiment adapté pour la rando…
– Peut-être, mais tu verrais les couleurs. Ils ont un de ces roses fluo, je te dis pas. J’aurais fait des ravages sur le chemin et surtout j’aurais moins souffert !
– Bien sûr, elle aurait pu prendre des Sales Monts ou des Billets, mais moi, je les trouve un peu lourdes…
– Lourdes, sans doute, mais les semelles VIBROUM, c’est autre chose que ces cochonneries en caoutchouc fabriquées en Chine avec de vieux pneus recyclés.
– Une horreur ! Sur la caillasse, tu sens tout…
– L’autre jour, je t’assure, j’en ai bavé un max. D’ailleurs pour bien lui marquer mon mécontentement, je lui ai gonflé une première petite ampoule au talon…
– Et moi, je lui ai mis l’allus valgus au rouge vif…
– Non mais, on va pas se laisser faire !
– C’est indigne, des pompes pareilles. Dès qu’on sera arrivé en ville, on ira se plaindre au Syndicat…
– Tu veux dire à la Fédération… Je ne suis pas sûr qu’ils s’occupent des orteils meurtris…
– T’en fais pas, « Syndicats des arpions martyrisés » ou non, on va lui en faire baver à la Cruella. Elle s’en rappellera de son Compostelle !
– On a les moyens de lui pourrir la vie un max. On va pas se laisser faire…
– Moi, Pied gauche, je le proclame haut et fort : « Halte aux cadences infernales ! », « Pause syndicale tous les deux jours de marche ! » OBLIGATOIRE !
– Oui, finissons-en avec cette randonneuse qui exploite nos pauvres orteils travailleurs, nos métatarses besogneux et nos talons écrasés… sous le poids du corps et du sac…
– Chut, chut… la voilà qui approche.
– C’est pas vrai, on dirait qu’elle va défaire mon lacet…
– Regarde comme elle s’y prend mal. Si elle avait connu des spécialistes de la marche, elle saurait au moins nous faire des nœuds de chausseur, c’est tellement plus élégant…
– Et puis c’est bien plus sûr. L’autre jour, elle aurait évité d’accrocher son lacet dans les ronces et de se ramasser la gamelle de sa vie !
– Elle a atterri sur le pif et c’est bien fait pour sa gueule !
– Parle moins fort, Pied gauche, je crois qu’elle est en train de s’asseoir…
– Et où crois-tu qu’on est, Pied droit ?
– A vue de nez, pas loin d’une bouse de vache…
– Il doit être midi…
– L’heure de la pause-repas ?
– Si elle pouvait avoir la bonne idée de nous sortir de ces infâmes carcans qui me brisent tous mes petits os délicats.
– C’est pas possible, elle a réussi à défaire mon lacet ! Un vrai bonheur. Je commence enfin à respirer… Encore un petit effort, Cruella, allez, un bon geste, libère-moi complètement, je t’en supplie…
– Eh là, mais c’est pas juste… Et moi ? Je suis au bord de l’apoplexie…
(Pied droit s’étire et reprend)
– Pied gauche, ça y est, elle a ôté la godasse… Je sens l’air ! J’aperçois la lumière ! Et toi ?
– Ca bouge un peu, sans plus…
LA RANDONNEUSE :
– Putain de merde, j’ai pété le lacet et il reste un nœud ! Saloperies de pompes pourries ! J’aurais jamais dû écouter ce vendeur…
PIED GAUCHE :
– Allez, Cruella, fais un effort, j’en peux plus, libère-moi, s’il te plait !
LR :
– Faut que je trouve un couteau pour couper ce lacet en synthétique à deux balles…
PG :
– Tu vas voir qu’elle ne sait même pas où elle a mis son couteau…
PD :
– Tu parles ! Elle fait son sac n’importe comment. Le canif, il doit être au fond du linge sale…
PG :
– Elle ne sait même pas qu’il y a une bonne et une mauvaise manière de remplir son sac…
– Moi, tu sais, il y a longtemps que j’ai compris que comme randonneuse, elle est nulle… Allez, t’en fais pas, Pied gauche, si elle te libère pas tout de suite, ça va aller mal !
– C’est bien aimable à toi, Pied droit, tu n’imagines pas le supplice que j’endure. Je crois qu’elle vient de trouver le couteau. Elle coupe, elle coupe… Elle n’y arrive pas la Cruella. Elle s’escrime sur moi… Tu verrais ça, ça craint !
– J’imagine, elle est tellement maladroite !
– Pied droit, Pied droit, j’ai peur. Si elle rate le lacet, elle est bien capable de me planter dans la cheville son couteau suisse de la Reboute, l’idiote !
– Fais une prière, Pied gauche, fais une prière… Elle n’a même pas de trousse de secours d’urgence avec elle !
– Quand tu penses qu’elle a 36 flacons de parfums et de lotions diverses et pas le moindre petit bout d’élastoplasme pour nous faire un strapping… J’en tremble de peur !
(Pied Droit, en aparté)
– Celle-là, on aurait dû la signaler à la Fédération, dès le départ au Puy en Velay… Pied gauche, Pied gauche, je ne t’entends plus ! Elle ne t’a pas fait mal, quand même. S’il t’es arrivé quoi que ce soit, sache que je reste solidaire de ton combat, que je soutiens tes justes revendications. Tu vas voir Pied gauche, on va se mettre en grève, on aura plein d’ampoules, de quoi éclairer tout le gîte ! Toi, tu lui balanceras des tas de décharges électriques au talon. Au besoin, on fera en sorte qu’elle se ramasse, je ne sais pas, moi, une foulure, une entorse, une tendinite… Tiens, un claquage, c’est terrible ça, un claquage… Je ne te laisserai jamais seul, Pied gauche, tu peux me croire… Je t’en supplie, Pied gauche, réponds-moi. Elle ne t’as pas fait mal avec son grand couteau ?
– Non, Pied droit, non, tout va bien… Je suis enfin libre ! Mais rien que de sentir le bon air pur, la douce chaleur du soleil, ce fut un tel moment de bonheur, que dis-je, d’extase, que je ne pouvais même plus te parler, Pied droit… Je crois bien qu’un court instant, j’ai pris mon pied…
– T’emballe pas, soeurette, t’emballe pas. Elle a pas encore enlevé les chaussettes…
– M’en parles pas. Elle met des chaussettes bouclettes, comme si elle allait jouer au tennis, l’idiote !
– … et elle ne les retourne même pas.
– Ca, elle ne nous épargne rien, la bougresse…
– Arrête de te plaindre, Pied gauche, je crois que ça y est…
– Moi aussi, je sens que ça vient…
– Encore, encore…
– Vas-y, vas-y !
– Vire-les !
– Allez…
– Oui, c’est bon, c’est bon, c’est bon…
La randonneuse :
– Oh lala ! Oh… mes jolis petons… Mais qu’est-ce qui leur est arrivé à mes pauvres petits petons ? Ils sont tout rouges… Oh lala ! Une ampoule, deux ampoules… Vite, une aiguille, que je les perce.
Pied droit :
– Pitié, pitié, j’ai une sainte horreur des piqures.
Pied gauche :
– Arrête de gémir, Pied droit, c’est juste un mauvais moment à passer. Elle va presser, faire sortir tout le jus et on n’en parlera plus. Ca vaut mieux que ces affreux Compads qui te gardent l’ampoule au chaud pendant des semaines…
– Moi, je ne suis pas d’accord ! Je veux pas qu’elle me pique ! Ca fait mal ! Et en plus, elle a même pas désinfecté l’aiguille, elle prend un fil pourri sur le lacet qu’elle vient de couper…
– Tu es bien à plaindre, ma pauvre…
La randonneuse :
– Ca y est, c’est percé… Maintenant, un peu de baume du Tigre pour les vilaines douleurs et ça va le faire !
Pied droit :
– T’as entendu ? Qu’est-ce que c’est que ce « baume du Tigre » ?
Pied gauche :
– J’en sais rien. Une saleté sûrement… Elle passe son temps à nous tartiner avec un tas de crèmes et d’onguents bizarres qui empestent !
– Tu te souviens de l’Alkoléine, ce truc à base de crin de cheval Appaloosa ?
– Ca puait, ma pauvre, ça puait !
– M’en parle pas ! Rien que d’y penser, j’ai déjà envie de vomir…
La randonneuse :
– Allez les petits petons, je suis sûre que vous êtes contents de mon joli massage. Terminé maintenant. On mange vite fait. Pas de sieste, on est pressé ! On ne va pas s’éterniser dans ce coin. Faudrait bien que j’arrive de bonne heure à l’étape !
– Ah non…
– Pitié !
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