23/05/2022
Discours sur la dette (Thomas Sankara & Jean Ziegler)
Le 29 juillet 1987, le jeune nouveau président du Burkina-Faso (ex-Haute-Volta) prononce un discours qui restera dans les annales devant tous les chefs d’États africains rassemblés dans l'Afrika Hall d’Addis-Abeba. Il surprend tout le monde quand il déclare que les dettes souveraines qui grèvent lourdement les économies de leurs pays ne pourront sans doute jamais être remboursées et ne devraient d’ailleurs ne pas l’être. En effet, par le biais des intérêts cumulés, cette dette finira par être payée plusieurs fois. Et chaque année, l’Afrique verse en remboursement beaucoup plus que le total de toutes les aides et subventions accordées par les gouvernements occidentaux. Il les exhorte donc à faire front commun pour obtenir cette annulation. Peu de temps plus tard, le 15 octobre de la même année, au cours d’un nouveau coup d’état militaire fomenté depuis l’étranger, il est renversé et assassiné par des soldats à la solde de son ami et rival Blaise Compaoré, lequel récupérera dans la foulée la présidence du pays.
Ce texte majeur est présenté dans un long prologue détaillé signé Jean Ziegler, lequel le replace dans le contexte de l’époque. Malgré une richesse évidente en matière premières, en ressources et en hommes, l’Afrique ne décolle toujours pas. Pire, elle semble régresser et s’enfoncer toujours plus dans la misère. Quelques potentats monopolisent les aides financières alors que le peuple souffre. Sankara, militaire honnête (il roule en R5 et n’abuse pas de l’argent du contribuable) et intelligent (il a déjà commencé à lancer tout un train de réformes capitales pour le pays), met le doigt sur le problème numéro un, la dette qui plombe toute l’économie du continent, qui empêche tout développement et réduit toute une partie de l’humanité au rang d’esclave perpétuel. Une analyse impitoyable. Un réquisitoire sans appel et toujours d’actualité contre un système international qui écrase l’Afrique. On a vu depuis que cette machine infernale n’épargnerait personne. À l’époque, seul François Mitterand était partisan de l’effacement de la dette. En Afrique, peu de chefs d’Etat étaient prêts à se libérer de cette tutelle, excepté Kadhafi. On sait que cela fut réglé de façon bien peu élégante. Le capitalisme mondialiste sauvage ne fit aucun cadeau !
4/5
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19/05/2022
Les contes d'un matin (Jean Giraudoux)
À cours de nourriture, Ulysse et ses compagnons font escale sur une île habitée par un cyclope, géant carnivore doté d’un unique œil au milieu du front. Ulysse doit user de toute sa finesse et de toute sa rouerie pour être épargné par le monstre… Édouard Personne passe en jugement. Il est accusé d’avoir trucidé au couteau le directeur des docks de Californie. Il a même été blessé dans la bagarre. Sera-t-il exécuté ?… Aveugle-né, Polyte Rigolet exerce son métier de mendiant toujours au même endroit, l’extrémité du pont des Arts. Son ami Nénesse Langoury, cul-de-jatte, lui propose d’aller s’installer au Palais-Royal, histoire de changer de décor. Polyte refuse, car il ne veut pas faire d’infidélité à sa clientèle attitrée. Et c’est là que ses ennuis commencent… L’amant de la femme de Sherlock Holmes sort à peine de chez sa maîtresse quand il tombe pile sur le célèbre détective à casquette qui trouve ça louche et le bombarde de questions avant d’arriver à une conclusion surprenante…
« Les contes d’un matin » est un charmant recueil de douze contes et nouvelles qui parurent à l’origine dans les colonnes de deux journaux, « Le Matin » et « Paris-Journal » de 1908 à 1912 et dont certaines furent signées de pseudonymes. Le jeune Giraudoux n’avait alors que 26 ans. Il avait débuté comme écrivain quatre années plus tôt. Et pourtant, tous les textes sont de qualité, agréables à lire, pétillants, parfois surprenants et toujours pleins d’humour. Le lecteur y retrouvera l’ambiance joyeuse, insouciante et bon enfant de la « Belle époque ». L’auteur s’y essaie à toutes sortes de styles et de registres. En premier, l’amour juvénile, plein de rêves et d’illusions, mais aussi de légèreté et de truculence, et puis l’antiquité et la mythologie avec « Le cyclope », sans doute la meilleure des douze, sans oublier la fantaisie et l’étrange avec « L’ombre sur les joues », la plus sombre et la plus triste du lot. Le lecteur appréciera aussi les contes mettant en scène les petites gens et les petits métiers de Paris. Les thèmes du temps et de la destinée sont toujours présents derrière la légèreté et le charme de ce jeune auteur déjà chevronné.
4/5
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16/05/2022
Discours de la servitude volontaire (Etienne de la Boétie)
Depuis l’Antiquité et même depuis la nuit des temps, certains êtres, mégalomanes, psychorigides, pervers narcissiques, sociopathes et autres se sont institués tyrans de leurs tribus ou de leurs peuples. Comment ces derniers ont-ils accepté et même recherché cette domination ? Et pourquoi, en échange d’une sécurité illusoire sont-ils satisfaits de vivre soumis et ne craignent-ils pas de perdre leur bien le plus précieux, leur liberté ? Chez l’humain, l’instinct grégaire est si prégnant que s’il imagine qu’une majorité de ses concitoyens se comporte d’une certaine façon, il doit s’y conformer pour ne pas être rejeté par le troupeau. Ainsi nos maîtres n’ont-ils de pouvoir que celui que nous voulons bien leur accorder. Si tous les pouvoirs sont réunis dans les mains d’un seul individu, il doit cependant disposer d’une sorte de garde rapprochée, généralement composée de quelques personnes viles et corrompues, pour diffuser ses ordres. Ce premier cercle passe le relais à un second d’aussi médiocre qualité, mais qui représente quelques dizaines de personne. Et le processus se poursuit avec un troisième cercle plus étendu, puis avec un quatrième, un cinquième, etc. Sans tout ce réseau de connivence et de complicité, rien ne fonctionnerait. Le tyran sait que tout le monde le déteste, mais que, tant que le peuple reste consentant, sa domination est assurée.
Ecrit en 1546 ou 1548 par un jeune étudiant en droit ami de Montaigne, « Discours de la servitude volontaire » est un essai socio-politique majeur qui étonne par son intemporalité et sa modernité. Les découvertes de Bernays et autres sur la fabrique du consentement, sur la manipulation des foules (Le Bon) et sur les techniques de propagande ne feront que confirmer ce « discours » d’une étonnante sagesse et d’une remarquable finesse d’observation. L’auteur ne fait pas référence à son époque troublée (guerres de religion), mais à l’histoire en général et à l’Antiquité romaine qu’il connait particulièrement bien. Il cite, entre autres, les cas de Néron et Jules César qui finirent plutôt mal, mais qui, paradoxalement, furent très regrettés par le peuple. À croire que ce dernier était et est toujours un peu maso ! La « traductrice », c’est-à-dire l’adaptatrice, Séverine Auffret, ayant parfaitement su transposer ce texte essentiel en français moderne, contrairement à des versions plus anciennes, le résultat obtenu permet une lecture aisée et parfaitement compréhensible que l’on ne peut que conseiller à qui veut mieux comprendre notre époque, aussi étrange que cela puisse paraître !
4,5/5
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13/05/2022
Sérotonine (Michel Houellebecq)
Florent-Claude Labrouste, 46 ans, ingénieur agronome auprès du ministère de l’agriculture, se trouve à un tournant de sa vie. Il ne supporte plus la vie commune avec sa dernière compagne, Yuzu, 26 ans, jeune et jolie Japonaise de très bonne famille, responsable culturelle de la maison de la Culture du Japon, quai Branly. Celle-ci ne s’expose jamais au soleil, car elle veut que sa peau reste la plus blanche possible, a besoin de dizaines d’onguents et autant de crèmes de beauté pour se juger présentable et squatte la salle de bains pendant des heures pour y parvenir. Ce serait encore supportable si elle ne participait pas à toutes sortes d’orgies dans des clubs libertins de la capitale et si elle n’avait pas tourné de séquences pornos de style « gang bang » dans sa propre suite parentale ! Après un séjour catastrophique dans un hôtel espagnol, Florent se décide à la quitter. Il résilie le bail de son appartement parisien et prend ses quartiers dans un hôtel où il ne survit que grâce à l’alcool et à un anti-dépresseur, le Captasol, prescrit par le docteur Azote.
« Sérotonine » est un roman triste et glauque comme Houellebecq sait parfaitement en produire. Nul doute que Florent-Claude, c’est lui, même en partie. Tout comme l’auteur, le héros traine une déprime permanente et sans grand espoir d’en sortir. Il ressent sa vie comme une suite d’échecs. Il a connu plusieurs femmes, les a aimées le temps de la passion charnelle et se retrouve seul à un âge pas si avancé que ça. Il semble que son bonheur ou plutôt son état de non-souffrance acceptable dépende uniquement d’un taux optimal de sérotonine et de cortisol. L’ennui c’est que le premier élément est trop bas et le second trop haut. On aura compris que pour Houellebecq tout se résume au matériel et même au sexuel. Bander ou pas, telle serait la question. Si le thème est rebattu, le personnage de l’aristocrate reconverti dans l’élevage laitier est plus intéressant. Il permet à l’auteur d’évoquer le drame de la paysannerie française sacrifiée sur l’autel du mondialisme et pour qui le bonheur est loin d’être dans le pré. Au total, un livre pas bien remontant, pas le meilleur non plus du grand auteur, mais avec quelques fulgurances, quelques éclairs de lucidité marqués au coin du bon sens. C’est pour cela qu’on lui reste fidèle. Les grands auteurs devraient tous être des prophètes…
4/5
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08/05/2022
Padre Pio ou les prodiges du mysticisme (Gérald Messadié)
Né à Pietraluna, non loin de Naples, le 25 mai 1887, Francesco Forgione, appelé plus tard Padre Pio, est un enfant chétif et pieux. À 9 ans, il fut témoin d’un miracle qui le marqua. Un enfant difforme et ne tenant pas sur ses jambes, présenté lors de la fête de Pellegrino, se mit soudain à marcher devant lui. À 15ans, il entre au séminaire de Mortone et prononce ses vœux à 23 ans. Une semaine plus tard, il ressent de terribles douleurs aux cinq endroits de la crucifixion du Christ (aux mains, aux pieds et au côté). Bientôt apparaissent des rougeurs, puis des blessures sanguinolentes, les stigmates, qu’il gardera toute sa vie, mais qui disparaitront totalement et aussi mystérieusement qu’elles étaient apparues le veille de sa mort, le 23 septembre 1968. Cependant, pour l’Église catholique, cette histoire miraculeuse fut plus un cauchemar qu’une joie véritable. Padre Pio fut isolé des fidèles de 1919 à 1933, reclus, longtemps interdit de confession et de célébration de la messe en public. Cela ne l’empêcha pas de soulager bien des misères, d’opérer des guérisons inexplicables, d’annoncer des prédictions troublantes et de se trouver en deux lieux à la fois (bilocation). Padre Pio ne fut-il qu’un phénomène de cirque ou de foire ? Une victime de symptômes de type hystérique ou de possession diabolique ?
Cet ouvrage est une étude assez poussée d’un phénomène qui divisa l’Eglise. Le petit peuple chrétien en fit immédiatement un saint. La hiérarchie papale et épiscopale l’ignora, le rejeta ou même le persécuta à l’exception principalement de Jean-Paul II qui vit sa secrétaire sauvée d’un cancer en phase terminale par l’entremise de Pio. Gérald Messadié, auteur assez spécialisé dans le paranormal, n’a pas voulu se lancer dans la polémique, ni tomber dans l’hagiographie classique. Il a cherché à approfondir les interprétations des phénomènes physiques du mysticisme doloriste du Padre Pio. Les diverses hypothèses de travail (hystérie, suggestion mentale, flambées thermiques, énergies venues d’ailleurs, variations du champ magnétique terrestre et autres) ne sont tout aussi peu convaincantes les unes que les autres. Il va même jusqu’à relier cette affaire avec celles des « poltergeist », des univers parallèles et de la physique quantique ce qui ne fait qu’embrouiller un peu plus l’esprit du lecteur. À trop vouloir rechercher la réalité objective, à trop chercher à tout expliquer rationnellement, on n’explique rien. Il est certain que rien moins que 5 médecins se penchèrent sur le cas du religieux capucin le plus célèbre d’Italie et qu’il en fallut 11 pour Anne-Catherine Emmerich, autre mystique stigmatisée. Livre intéressant même si le merveilleux, la foi et le mysticisme n’ont pas la part belle dans ce livre et même si les explications « rationalistes » ne sont guère plus convaincantes.
4/5
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04/05/2022
Le réveil (Laurent Gounelle)
Un jour, le Président fait une déclaration fracassante au pays. Il a décidé de partir en guerre contre la mort en s’attaquant à ses principales causes. La première étant les accidents de la route, il décrète, après consultation de son « Conseil de défense », ne plus autoriser que la circulation des nouveaux véhicules robotisés avec assistance à la conduite, les seuls parfaitement sûrs car exempts de toute erreur humaine, et de « confiner » les bagnoles classiques, véritables tombeaux roulants. Les médias s’en mêlent en annonçant 24 heures sur 24 et 7 jours sur sept le nombre de décès de la route avec force reportages bien sanglants à la clé. Tom, jeune ingénieur habitant un immeuble dans une lointaine banlieue, est, comme beaucoup d’autres, touché par la mesure. Ne pouvant plus se déplacer, il doit passer au télé-travail. Il vit la situation comme une privation de liberté qui dure trois longs mois et qui le fait peu à peu sombrer dans la dépression faute de rapports humains. S’ensuit l’obligation du port de la minerve pour le bien de tous bien entendu. Puis le Président passe aux excès de consommation de sucre causant diabète et maladies cardio-vasculaires. Pour mieux lutter, chacun devra se faire implanter une puce sous la peau… Et pendant ce temps, à Athènes, Christos, inquiet pour son ami Tom, décide de lui envoyer un résumé des principales techniques de manipulation mentale et de fabrique du consentement des masses…
« Le réveil » est un court roman en forme de conte philosophique dystopique très différent des habituelles productions littéraires de Laurent Gounelle. Devant le silence et la lâcheté de nombre d’artistes, il a eu le courage et le mérite de vouloir appliquer le célèbre précepte d’Albert Camus : « Les deux charges qui font la grandeur du métier d’écrivain sont le service de la vérité et celui de la liberté ». Il a pris la précaution de ne pas se focaliser sur un certain virus ni sur un certain vaccin. Il a préféré explorer d’autres dérives voisines et a même été un peu plus loin que ce que nous avons vécu : disparition de l’argent liquide, reconnaissance faciale, contrôle social à la chinoise, puçage et fichage généralisé. Tout est sourcé (importante bibliographie en annexe), intelligent, bien observé et même un brin humoristique, tant ces techniques de propagande peuvent avoir aussi bien un côté liberticide et humiliant qu’un aspect irrationnel et ridicule. Ouvrage fort bien écrit, qui se lit en quelques très courtes heures, qui donne à réfléchir et qu’il faut conseiller au plus grand nombre en espérant aider à leur « réveil ».
4,5/5
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02/05/2022
Assoual (Roman)
Ouvrage disponible version papier et e-book
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01/05/2022
Eloge du pèlerinage (Gaële de La Brosse)
En 30 ans, la fréquentation des chemins de Saint Jacques de Compostelle a été multipliée par cent ! Chaque année, les grands sanctuaires de l’Hexagone attirent plus de quarante millions de visiteurs : 10, 5 millions à Montmartre, 5 à Lourdes, 3,5 au Mont Saint Michel et 1,5 à Rocamadour et à Chartres. La France compte 15 millions de randonneurs pédestres dont beaucoup d’itinérants. Et certains de ceux-ci partent randonneurs et arrivent pèlerins. Cet engouement pour la marche et la pérégrination est-il un simple effet de mode passager ou un phénomène spirituel plus profond et plus durable ?
« Eloge du pèlerinage » est un court essai composé de deux parties bien distinctes. Dans la première, Gaël de La Brosse tente d’analyser les raisons qui poussent marcheurs et pèlerins à prendre leur sac et leur bâton et à se mettre en route vers ces différents sanctuaires. Ceux-ci seraient-ils des « oasis de l’âme », des lieux où souffle l’Esprit, et même de discrets paradis sur terre ? Dans la seconde, plus axée sur le témoignage personnel, elle présente une rapide description des divers pèlerinages qu’elle a elle-même effectués depuis quarante années et dans toutes sortes de circonstances : elle est allée à Chartres 7 fois, à Saint Jacques de Compostelle 6 fois, au Mont Saint Michel 5fois et à Fatima 3fois. Elle a participé au pèlerinage circulaire du Tro-Breizh deux fois et est allée se ressourcer deux fois à Lourdes et une fois à Rocamadour, Tours et Lalouvesc. Cette partie, qui est à notre goût la plus intéressante des deux, aurait mérité de plus amples développements. Le lecteur reste donc un peu sur sa faim avec cet ouvrage plutôt introductif. S’il veut en apprendre plus sur le phénomène, il lui est toujours loisible de lire les autres ouvrages plus techniques de Gaël de La Brosse. Avant de se mettre en marche, bien sûr !
4/5
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28/04/2022
Le dîner de l'Exposition (Michèle Dassas)
Le 3 juillet 1858, la jeune et jolie Aurélia se présente à la gare du Nord à Paris avec ses trois enfants, Elizabeth, Auril et Frédéric pour prendre le train en partance pour Calais. Elle compte ensuite prendre un bateau pour Londres où elle doit rejoindre Eugène, son mari. Celui-ci se cache dans la capitale britannique, car il a réussi à échapper à la justice française qui voulait lui infliger une forte peine de prison pour faillite frauduleuse et escroquerie caractérisée. Avocat de profession, il avait voulu se lancer dans les affaires en montant un restaurant de luxe dans la capitale, « le dîner de l’Exposition », basé sur un concept nouveau, le menu unique à prix fixe. Mais devant l’immensité de la dépense, il a émis de plus en plus d’actions, puis il a joué en Bourse l’argent des actionnaires, a perdu et a fini par filer avec une grande partie de la caisse avant que tout soit découvert. Aurélia, elle-même, quarteronne antillaise, non reconnue par son père, Charlemagne, vice-consul de son état, a aussi dû faire face à la justice qui l’accusait à tort de complicité et de recel. Finalement acquittée, la voilà en route vers Londres…
« Le dîner de l’Exposition » est un roman sentimental de facture tout à fait classique. Dotée d’une fort belle plume, Michèle Dassas dispose d’un style assez proche de celui des écrivains du XIXᵉ siècle. Le lecteur ne peut donc qu’être d’accord avec la dédicace en forme d’éloge apportée par l’historien guadeloupéen, Auguste Lacour : « J’y ai trouvé la manière de raconter de Gustave Flaubert, l’un de mes auteurs préférés ». Il ne peut également qu’être en empathie avec le beau personnage de femme incarné par Aurélia, cette belle métisse, fruit de l’amour d’une esclave noire et d’un notable blanc, qui, s’il ne la reconnut pas à la naissance, se rattrapa assez honorablement à la fin de sa vie. L’intrigue comporte pas mal de tribulations et de déceptions sentimentales avec cette existence un peu compliquée de femme hors norme, obsédée par l’apparence et la réussite sociale. On notera également le nombre important de décès dans cette histoire. Et en particulier celui du mari escroc qui aurait mérité plus amples développements ce qui aurait ajouté le piment d’un volet policier au récit. Au total, un ouvrage apprécié plus pour la forme que pour le fond même s’il est très axé sur les rapports sociaux et raciaux dans les îles il y a près de deux siècles.
3,5/5
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21/04/2022
La Saint Tous là (Tangi Colombel)
Dans les années quatre-vingt, à Loudéac, Berlureau, le père et Marie-Madeleine, la mère dite Marie Moitié, et leurs quatre enfants, Nolwenn, l’aînée, Emmanuelle, le « bébé », la « fleur différente », Marine et Tangi, le petit dernier et le narrateur par la même occasion, forment une jolie famille, bruyante et chaleureuse. Tout ce petit monde vit heureux et insouciant dans une maison aux murs de granit et au toit d’ardoises dans une propriété spacieuse jusqu’au jour où l’entreprise familiale de pierres tombales où travaille Berlureau doit déposer le bilan. Et là, « une chape de plomb » s’abat sur l’enfance joyeuse de Tangi. Le père, devenu chômeur, ne retrouve pas de travail, mais fait contre mauvaise fortune bon cœur en se déclarant « homme au foyer ». La famille commence à tirer le diable par la queue, à voir les factures impayées s’accumuler et à se retrouver avec l’électricité coupée. Cela n’empêche pas Tangi et sa complice Marine de se livrer à toutes sortes de facéties comme grimper sur le toit de la maison pour marcher le long des gouttières ou aller nuitamment dans le cimetière pour y fouiner dans un vieux caveau…
« La Saint Tous là » est un charmant récit autobiographique qui ne peut laisser personne indifférent. Le jeune Tangi grandit au sein d’une famille formidable, chaleureuse, résiliente, attachante, ouverte aux autres. Chez les Loiseau, la porte est toujours ouverte et les éclopés de la vie y séjournent volontiers pour y reprendre des forces. On a peu, mais on partage. On n’a pas beaucoup de sous, mais on fourmille d’idées pour s’en sortir, comme collecter des centaines de bouteilles vides pour récupérer l’argent de la consigne. Tangi, huit ans, rêve de passer à « l’Ecole des Fans » la célèbre émission télé de Jacques Martin. Il s’imagine déjà brûler les planches comme acteur ou comme chanteur, ce qu’il réalisera plus tard, de l’autre côté de l’Atlantique. On a dit qu’on ne pouvait pas faire de bonne littérature avec de bons sentiments. Tangi Colombel a fait mentir l’adage, car il a su trouver un ton léger, un brin décalé, un style fluide et agréable plein d’expressions truculentes, de néologismes amusants et de trouvailles lexicales (« carlingue branzigueulante », « faire du tarapompon », « trichobézoards de chats », etc.) pimentées de quelques mots de breton heureusement traduits en bas de page. Il a su trouver les mots « bleus » pour parler d’Emmanuelle, sa sœur handicapée mentale dans un chapitre particulièrement touchant. Rien que pour ce passage (et pour tout le reste d’ailleurs), il faut absolument lire ce livre plein d’émotion, de pudeur, de franchise, d’honnêteté et de tendresse. Ça fait un bien fou en ces temps sinistres !
4,5/5
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